Le Shabbat Digital
ritualiser la déconnexion
Je crois que c’est un sujet qui nous concerne tous: la surconsommation digitale est désormais plantée bien au coeur de nos vies. Au départ, on s’est engouffré dans ce nouveau monde avec enthousiasme. Deux décennies plus tard, c’est un peu la douche froide; qui n’a pas l’impression aujourd’hui d’être un peu dépossédé de lui-même par des écrans qui colonisent nos êtres un peu plus chaque jour ? Alors chacun y va de sa petite solution – interdire au smartphone l’entrée dans certains espaces de la maison, utiliser des applications limitant le temps d’écran, quitter les réseaux sociaux pour les plus radicaux. Tout cela, c’est très bien, mais ça reste des solutions individuelles & marginales. Et si collectivement, nous tentions quelque chose ?
Ici, je veux vous parler d’une chose qui est arrivée il y a une dizaine d’années dans la vie de la Cabane Colchik. Pour commencer, je dois préciser que nous ne sommes pas juif pour un sous; c’est une idée qui m’est venue plutôt des fins fonds du christianisme et de ce coin d’Orient ancien que j’aime tant – en grec, le saviez-vous, le samedi s’appelle toujours Σάββατο, c’est dire le lien fort qui unit le judaïsme à l’hellénisme. Je dois vous dire aussi que j’avais été marquée, lors d’un séjour en Israël, par la puissance du shabbat: chaque vendredi, à la tombée du jour, le pays s’éteint et il y a une chose toute particulière qui envahit l’air et qui n’a rien à voir avec l’ennui de nos dimanches, une chose profonde, archaïque & sacrée.
Bref. Un jour, c’était en 2014, j’ai ressenti que les écrans prenaient trop de place (déjà!) dans nos vies et qu’ils allaient ronger la tranquillité de nos âmes. Je me suis dit qu’il nous faudrait une pause régulière de cela, j’ai pensé à une sorte de shabbat digital – car le sens du shabbat, c’est juste cela: marquer une pause, se ressourcer, se restaurer. A mon grand étonnement, en fouillant un peu, j’ai découvert que le concept existait déjà! On en a parlé à la maison et très vite, on a décidé d’éteindre les écrans le vendredi soir pour 24 heures et d’accompagner cela d’un grand repas méditerranéen, ce qui collait bien, pour le coup, à notre ancrage familial. C’est comme cela qu’à la Cabane Colchik, on « fait shabbat » depuis plus de dix ans.
C’est assez rapidement devenu une tradition intangible et depuis longtemps, il nous serait impossible de manger des pâtes ou de regarder un film le vendredi soir; on aurait vraiment l’impression de briser quelque chose de précieux. Cette pause hebdomadaire est devenu un des socles de la famille: quelques jours avant, on commence à discuter du menu, puis on cuisine tous ensemble, on dresse une belle table, on est complètement là, tout ralentit et on se fait la lecture à haute voix pour passer la soirée. Le samedi est une journée particulière, on essaye de ne pas rallumer les écrans avant la nuit tombée, ce qui rend la journée à la fois plus simple, plus calme & plus dense. Bon, je ne vous dis pas qu’on y arrive à chaque fois, mais toujours l’intention est là.

Aujourd’hui, je suis infiniment reconnaissante que cette idée soit arrivée à nous avant la grande digitalisation de nos vies. Dans un monde soumis à la frénésie et au flux informationnel en tout genre, il me semble vital de préserver un espace de déconnexion, et ritualiser cet espace est le meilleur moyen de le faire exister dans la durée. Parfois, je rêve de réussir à entraîner d’autres personnes dans cette pratique. Imaginez: un jour par semaine, on poserait nos téléphones, on croiserait à nouveau des regards dans la rue, des enfants qui jouent, qui font du bruit, on se parlerait, on sortirait de nos mondes clos, on prendrait le temps de regarder, de toucher, de penser, de vivre. Ça pourrait être immense, comme un grand réveil du monde.
Mais je ne sais pas trop comment faire pour faire advenir cela, c’est tellement au-dessus de mes forces & de mes moyens. Il faudrait aussi lui donner un nom à cette journée si particulière, afin qu’on puisse, entre voisins, se souhaiter « bonne déconnexion ».
Je vous souhaite une belle semaine, Laura
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